Au cœur du drame de la pollution et du manque d’eau en Tunisie

Le site « Reporterre» a publié le 22 mars dernier, un article qui traite de la situation de  pollution et du manque d’eau en Tunisie. Le reportage réalisé par Eros Sana plonge le lecteur dans le quotidien des populations de quatre principales villes affectées par la pollution et le manque d’eau.

 

A Kasserine, ville de plus de 76.000 habitants, l’eau et l’air sont pollués à cause des rejets de la Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA). La SNCPA est le principal pôle industriel de Kasserine et de l’ensemble du centre-ouest de la Tunisie. Cela est dû à la non modernisation de ses installations. En effet, le procédé de blanchiment de la pâte à papier nécessite la consommation d’énormes quantités d’eau et l’usage massif de chlore. Comme il n’y a pas d’unité de traitement, le chlore est rejeté directement dans l’environnement. Ainsi, les eaux chargées en résidus de composés chlorés, tels que la dioxine, finissent dans les cours d’eau, réduisant leur teneur en oxygène et détruisant les habitats aquatiques.

La responsabilité de pollueur  de la SNCPA a d’ailleurs été reconnu par l’Etat Tunisien qui  en décembre 2015 a décidé de dégager 2,6 millions de dinars (1,15 million d’euros) pour lutter contre cette pollution. Les dommages causés sont énormes comme le relate Soufiene El Amri, président de l’Association régionale de protection de l’environnement à Kasserine. «Le chlore et le mercure menacent les nappes phréatiques et l’atmosphère. Nous avons procédé à des relevés et nous avons constaté des pollutions jusqu’à 40 kilomètres de l’usine de cellulose. À 31 kilomètres de Kasserine, à Sbeïtla, les eaux polluées se mélangent à celles retraitées par l’Office national d’assainissement. Et les agriculteurs n’ont pas d’autres choix que d’utiliser ces eaux pour irriguer leurs cultures. Ceux qui n’auront pas été touchés par l’eau qu’ils boivent le seront par les légumes qu’ils mangent !», se désole-t-il.

La région du centre-ouest de la Tunisie est en situation de stress hydrique. Les ressources en eaux sont utilisées pour les activités industrielles et pour approvisionner certaines villes du littoral. Ainsi Sfax, ville de 265.000 habitants, est alimentée par les ressources en eau de la ville de Sbeïtal, située à 170 kilomètres et qui compte 20.000 habitants. «Pendant que nous envoyons l’eau de la meilleure qualité aux habitants de Sfax, à Sbeitla, nous subissons des coupures d’eau chaque semaine. Et quand on peut enfin boire au robinet, l’eau n’est pas de bonne qualité», se plaint un habitant dans l’article.

À Régueb, des groupes de femmes travaillent dans des champs d’haricots verts. Ces dernières sont exposées aux produits chimiques faute de protection. «Nous travaillons cinq jours sur sept, de 8 h à 16 h, et nous sommes payées 20 dinars, alors que les hommes sont payés 90 dinars. Le travail est dur, très dur. Nous devrions porter des masques pour nous protéger des produits chimiques qui sont répandus sur les plants d’haricots, mais nous n’en avons pas. Ces pesticides attaquent notre peau, nous font vomir, nous rendent malades», confie une femme sous le couvert de l’anonymat.

Alternative

Face à ce fléau de la pollution et du manque d’eau, des militants s’organisent pour inverser la tendance. Parmi eux on retrouve : le Forum pour la souveraineté alimentaire, l’Association tunisienne de permaculture, l’Association de sauvegarde de l’oasis de Chenini et Terre et humanisme Tunisie. Ces derniers promeuvent d’autres pratiques agricoles que celle de la monoculture intensive. «Cela passe par la revalorisation des savoir-faire traditionnels. Partir de ce qui est déjà là, dans la culture et la mémoire paysannes. Ensuite, il faut promouvoir l’agroécologie, la permaculture et l’intérêt des petites parcelles», soutien Teycir Ben Naser, membre de Terre et humanisme Tunisie.

A Sanhaja, à 13 kilomètres de Tunis, Terre et humanisme Tunisie développe depuis un trimestre une exploitation à but pédagogique de 2.000 mètres carrés. Les membres de l’association y ont planté une soixantaine d’arbres, certains fruitiers et d’autres non, utilisés comme fixateurs d’azote. Ils exploitent des potagers où ont été utilisées des semences hors catalogue venues de Djerba, «des semences qui ne nécessitent pas de pesticides », précise Teycir. Sur ce site de Sanhaja, des groupes vont venir se former et échanger leurs techniques. Ce sont des paysans des zones rurales autant que des habitants des grandes villes. «Donner à tout le monde la possibilité de manger sainement passe par l’obligation de ne pas limiter le dialogue aux agriculteurs, mais de l’étendre à l’ensemble de la société. L’alternative en matière de souveraineté agricole passera aussi par le développement de toitures végétalisées et de l’agriculture urbaine dans les quartiers populaires des grandes villes de Tunisie », explique Teycir.

D’après Eros Sana (qui a réalisé le reportage pour «Reporterre)», ces alternatives ne pourront s’épanouir et se multiplier qu’à la condition d’une double prise de conscience. «Celle du gouvernement tunisien, qui doit réaliser que son modèle économique agricole est dépassé. Et celle des partenaires économiques de la Tunisie (Union européenne, FMI, Banque mondiale, etc.), qui doivent abandonner l’idée de lui imposer un modèle productiviste, néfaste pour l’environnement comme pour les humains», écrit-elle.

L’article intégrale est disponible ici